avant-propos de J.-C. Poncelin de La Roche-Tilhac (1797)
AVANT PROPOS
La ville de Caryande, dans l'Asie mineure a produit des hommes célèbres sous le nom de Scylax. Le premier, qui paraît avoir été attaché à la cour de Perse, fut envoyé par fils d'Histaspes, dans toute l'Asie, alors connue, pour en faire la description. Le second qui vivait sous Darius Nothus voyagea dans, les trois parties du monde qui formaient alors le globe connu, et publia le résultat de ses voyages. C'est celui qu'on va lire. Le troisième, qui fut un homme très expérimenté dans l'art de la guerre, écrivit le siècle d'Héraclides, roi des Mylassiens, et publia une critique de l'histoire de Polybe, dont il était contemporain. Quelques écrivains confondent notre Scylax avec celui qui vivait sous Darius, fils d'Histaspes, mais l'ouvrage qu'on va lire, prouve évidemment qu'il est beaucoup moins ancien que ce prince, puisqu'il parle de l'athénien Callistrate, qu'on, sait avoir vécu longtemps après Darius ! Il parle aussi d'Amphipolis qui, plus d'un siècle après, fut bâtie par Brasidas, et dont l'emplacement du temps de Darius, dont nous portait le nom de Neuf Chemins, ἐννὲα ὁδοὶ. Enfin, on trouve dans cet ouvrage le nom de la ville de Daton en Thrace que l'on sait avoir été bâtie par l'Athénien Callistrate pendant son exil, sous le règne de Darius Nothus.
L'ouvrage que nous publions, et qui paraît pour la première fois en français, n'est assurément pas tel qu'il est sorti de la plume de Scylax, ce n'est que le sommaire fait par quelque mauvais abréviateur d'une description complète du monde, que ce citoyen de Cariande avait publiée. Ce qui prouve que voyage n'est pas complet c'est qu'on en voit dès phrase citées par des anciens auteurs et qui ne se retrouvent plus dans nos manuscrits. Il paraît d'ailleurs qu'il très longtemps que la république des lettres a fait cette perte; car le scholiaste d'Apollonius, qui vivait il y a plusieurs siècles, ne s'est servi que de l'abrégé que nous traduisons. S'il eût connu l'ouvrage tel qu'il a dû sortir des mains de Scylax, il eût sans doute préféré l'écrivain original son insipide abréviateur. Quelque imparfait que soit cette description du monde, elle est fort précieuse pour nous, qui n'avons rien de mieux dans une antiquité aussi reculée. Scylax, après le carthaginois Hannon est le plus ancien géographe que nous connaissions; et au milieu des erreurs sans nombre que lui font commettre son abréviateur et ses copistes, on aperçoit une grande exactitude dans ses descriptions. Peut-être sera-t-on étonné qu'un homme aussi judicieux ait quelquefois mélangé ses récits de quelques puérilités ; mais si l'on prend la peiné de lire nos voyageurs modernes, on verra que dans tous les siècles le merveilleux fut leur apanage, et que peu d'entre eux ont eu le courage de s'en préserver. D'aucun, ceux qui reprocheront à Scylax d'avoir vu des hommes de cinq coudées de haut; sont invités à se rappeler qu'il y a environ dix ans toute la France s'émerveillait sur les miracles de Bleton, paysan franc-comtois, qui découvrait tout ce qui se passait dans les entrailles de la terre. Peut-être aussi en jetant quelques regards sérieux autour de nous, pourrions-nous nous persuader que nous sommes plus crédules encore que ne l'étaient ceux qui, comme Saint-Augustin, croyaient que des nations cyclopes habitaient l'intérieur de l'Afrique. Chaque siècle a ses erreurs ; les plus supportables sont celles qui ne nuisent pas à l'espèce humaine. Nous avons cru servir nos compatriotes, en ajoutant le voyage de Scylax à celui de Pausanias. Quoique ce dernier soit incomparablement plus curieux que le premier, ils s'éclairent l'un par l'autre, et forment, réunis, un corps complet de géographie ancienne. Nous avons rendu, aussi littéralement qu'il a été possible, les descriptions de Scylax, mais quand la négligence des copistes nous a ôté la faculté de le bien comprendre, nous avons cru, avec Isaac Vossius, devoir interpréter ses idées, et suivant nous, c'était la seule manière de rendre en notre langue un ouvrage qu'une longue série de siècles a si étrangement défiguré. Les notes de Saumaise et de Vossius nous ont été fort utiles en cette occasion; et nous nous sommes aussi servi avec fruit de notes marginales, dont un savant a enrichi l'exemplaire que nous avons suivi dans notre traduction.