• Grégoire de Tours : Histoire des Francs, VIII, 15, Traduction de : Grégoire et Collombet, in Edouard Salin, La civilisation mérovingienne, 1959, Paris, Picard
Texte:
Chemin faisant nous atteignîmes la forteresse d'Ivoy; là, nous fûmes rencontrés par le diacre Walfroy qui nous conduisit à son monastère... celui-ci se trouve au sommet d'une montagne, à environ huit milles de la forteresse précitée. Sur cette montagne Walfroy éleva une grande basilique qu'il dota des reliques du bienheureux Martin ainsi que d'autres saints... Nous le priâmes de nous raconter quelques circonstances de sa conversion et de nous dire comment il était parvenu aux fonctions ecclésiastiques, car il était Lombard d'origine... Il s'exprima en ces termes . [...] Puis, je fus attaché à l'abbé Arédius et, sous sa conduite, je me rendis à la basilique du bienheureux Martin. Au moment de la quitter ensemble Arédius emporta comme une relique un peu de la poussière du sépulcre du bienheureux. Il la mit dans une boîte qu'il suspendit à mon cou. Lorsque nous fûmes de retour à son monastère, situé sur le territoire de Limoges, il Prit la boîte pour la placer dans son oratoire; la poussière s'y était tellement accrue que non seulement elle remplissait la boîte, mais encore qu'elle se répandait par toutes les jointures. Ce miracle éclaira mon esprit d'une lumière plus vive et me fit placer toute mon espérance dans les mérites du saint. je gagnai ensuite le pays de Trèves et, sur la montagne où vous vous trouvez maintenant, je bâtis de mes mains la petite demeure que vous voyez. Cependant je remarquai en ce lieu une statue de Diane, que les habitants, encore païens, adoraient comme une divinité. J'élevai une colonne sur laquelle je me tenais pieds nus, endurant de cruelles souffrances. Lorsque venait l'hiver le froid me glaçait à un tel point qu'il faisait souvent tomber les ongles de mes pieds, et que, dans ma barbe, pendaient des chandelles de glace; car cette contrée passe pour avoir fréquemment des hivers très rudes. Ma boisson et ma nourriture se composaient d'un peu de pain et de légumes avec un peu d'eau. Dès que la foule commença à accourir auprès de moi des domaines ruraux voisins, je lui prêchai que Diane n'était rien, que ses idoles n'étaient rien, que le culte qu'on leur rendait n'était rien... Rassemblant quelques-uns de ces hommes, je pus avec leur aide détruire cette immense idole (la statue de Diane) que mes seules forces n'auraient pu renverser. Les autres statues qui m'opposaient moins de difficultés, je les avais déjà brisées de mes propres mains. Des hommes vinrent nombreux vers cette statue de Diane ; ils y attachèrent des cordes et se mirent à tirer; mais aucun de leurs efforts n'eut de résultat... La prière finie je revins vers les ouvriers; saisissant la corde, du premier coup l'idole s'abattit; je la brisai aussitôt à coups de masse de fer et la réduisis en poussière... Des évêques qui auraient dû me pousser davantage à l'accomplissement de l'oeuvre commencée à me dirent : Elle n'est pas bonne la voie que tu suis; indigne que tu es comment pourras-tu jamais être comparé à Siméon d'Antioche qui vécut sur une colonne; d'ailleurs, torturé comme tu l'es, tu ne peux soutenir davantage les conditions de vie de ce lieu; descends plutôt et viens habiter avec les frères que tu as rassemblés autour de toi. Entendant ces mots et parce qu'on ne peut sans crime désobéir aux évêques, je descendis, je l'avoue; je me promenai avec eux et partageai leur nourriture. Mais, un jour, l'un des évêques qui m'avait emmené vers un domaine rural assez éloigné envoya des ouvriers munis de scies, de marteaux et de haches; ils brisèrent la colonne sur laquelle j'avais accoutumé de me tenir. Le lendemain quand je m'y rendis, je trouvai tout dispersé. Je pleurai amèrement mais je ne pouvais relever ce qu'ils avaient détruit, sans être réputé rebelle aux ordres des évêques.